SEDUCED BY STORY


 « La Vérité est affaire d’imagination. Un fait irréfutable peut être accepté ou refusé suivant le style dans lequel il est présenté — tel cet étrange joyau organique de nos mers dont l’éclat s’avive ou se ternit selon la personnalité de la femme qui le porte : ne peut-il même tomber en poussière ? Les faits ne sont pas plus solides, cohérents, réels. Mais, comme les perles, ils ont une sensibilité. […] Si, par moments, les faits semblent varier suivant la voix qui parle, eh bien, libre à vous d’en choisir la version que vous préférez ; toutes les données se complètent, aucune n’est fausse. » — Ursula K. Le Guin, La Main gauche de la nuit, trad. Jean Bailhache, Paris, Le Livre de Poche, 2017, p. 9.

 Raconter n’est pas vivre ; pourtant, nous nous appuyons sur le discours pour transmettre ce qui s’est passé. La narration n’est en effet pas une simple déformation, mais une manière de savoir : comme le note Peter Brooks dans un essai éponyme, les faits bruts ne prennent sens qu’une fois transformés en récit. Le risque, c’est la séduction de l’effet de vérité, plus prisé que la vérité elle-même, surtout quand l’histoire nous montre que contrôler le storytelling, c’est contrôler le réel. Et, à une époque où les théories du complot s’enveloppent de l’esthétique et de la rhétorique de la preuve, Seduced by Story s’interroge : quelle forme de vérité la fiction peut-elle contenir ? Quels types de pouvoir le récit permet-il ou combat-il ? Et enfin, quelles implications pour l’image, dont on dit communément qu’elle « raconte des histoires » — notamment la photographie dont Susan Sontag écrit dans Devant la douleur des autres qu’elle « ne dispose que d’un seul langage et s’adresse potentiellement à tout le monde » : ne mystifie-t-elle pas plus qu’elle ne révèle ?

Les oeuvres rassemblées dans cette exposition interrogent les pactes de croyance que les récits nous proposent, ainsi que les mécanismes par lesquels les régimes de fiction modèlent la perception et l’interprétation, tant au niveau personnel que collectif, et façonnent la manière dont nous nous connectons au réel. 

Les sculptures Ansekt de Frederik Exner se font face pour nous accueillir dans l’univers de la fiction : des amphibiens à échelle humaine, écho à ses recherches sur le statut symbolique de la figure de la grenouille et la pluralité des significations qu’y attachent différents contextes culturels. Associant matérialisme vital et anti-anthropocentrisme, les mythes portés par ces Ansekt épiques sont non pas fixés par des récits écrits, mais constamment remaniés au moyen de répétitions, additions, et paradoxes. 

Avec de l’Ekumen, pièce photoscénique du duo constitué par Aurélie Pétrel et Vincent Roumagnac, chaque sculpture se fait actrice d’un récit en devenir dans l’espace, qui peut être réécrit et réorganisé tout au long de la durée de l’exposition. Issue de temps de résidences et d’échanges entre la photographe et le metteur en scène, cette installation, inspirée du roman de Ursula K. Le Guin La Main gauche de la nuit, met en espace la question de la linéarité du temps et du récit autour d’un même astre. 

Considérant le cinéma à la fois comme un mode de construction de nos réalités et comme un mode d’expression de l’anxiété sociale, Beatrice Vorster décrypte les archétypes narratifs qui engendrent des phénomènes de hantise filmique et de surcharge d’information, à travers des expériences audiovisuelles basées sur l’enregistrement et de la reproduction. En dialogue distant avec une image fixe issue de la vidéo A woman runs away from something que Vorster a réalisée avec Yasmin Vardi, big feelings, une nouvelle pièce sonore conçue comme un « film » audio, explore la composition et les codes narratifs des comédies romantiques hollywoodiennes.

Connue pour ses romans graphiques au langage visuel subvertissant l’apparente linéarité du format livre, Leomi Sadler recréée une nouvelle narration entre différentes temporalités de son oeuvre en associant de nouveaux dessins à des planches de précédents projets. En recourant à des personnages non humains pour aborder des enjeux contemporains — allant des pressions liées au travail aux complexités émotionnelles du quotidien — elle renoue avec la tradition des fables et des contes de manière résolument contemporaine, tout en perturbant nos attentes narratives par des jeux de collage, des couleurs discordantes, des personnages qui se métamorphosent, ou encore l’intrusion de formats et polices inattendus.

Yue Yuan s’intéresse au vide comme point de départ du récit. A Dream développe un nouvel espace à partir d’une double-page du roman Janine 1982 d’Alasdair Gray, dans laquelle les tergiversations nocturnes du narrateur sont interrompues par une parenthèse de sommeil au milieu du récit.

S’appuyant sur la philosophie, la psychanalyse et la théorie des médias, l’exposition invite ainsi les visiteur·euses à s’engager sur un terrain où sens, croyance et mémoire renégocient sans cesse l’équilibre fragile entre narration, fiction et réalité. 

Commissariat : Margaux Gillet et Estelle Marois
Scénographie : Grégoire Borach

Avec le soutien de 836M et Procédés Chénel

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